Quand l’industrie dicte nos menus
La capture réglementaire au cœur de nos recommandations alimentaires.
Vous faites confiance aux recommandations nutritionnelles officielles. Trois produits laitiers par jour, limitez la viande rouge, mangez plus de fibres. Ces conseils semblent scientifiques, impartiaux, construits pour votre santé. Mais que se passerait-il si une partie de ces recommandations était façonnée, au moins en partie, par ceux qui ont le plus à gagner de votre consommation ?
Ce phénomène a un nom dans les sciences politiques : la capture réglementaire.
Et dans le domaine de la nutrition, il opère silencieusement depuis des décennies, à travers un mécanisme redoutablement efficace : des chercheurs financés par l’industrie qui siègent dans les comités d’experts censés évaluer... les produits de cette même industrie.
Le comité qui décide de ce que vous mangez
En France, l’ANSES — l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation — est l’institution de référence. C’est elle qui émet les avis scientifiques sur lesquels s’appuient les recommandations du Programme National Nutrition Santé (PNNS), ce fameux plan d’État qui définit ce que vous êtes censé mettre dans votre assiette.
L’ANSES s’est dotée d’un Comité de déontologie et de prévention des conflits d’intérêts, ce qui est une avancée réelle. Les experts doivent déposer des déclarations publiques d’intérêts consultables en ligne. Mais ces déclarations sont établies sur la base du volontariat et de la bonne foi des experts eux-mêmes — sans mécanisme de vérification indépendante systématique.
Une analyse publiée sur le site Dur à Avaler, réalisée à partir de ces déclarations publiques, a livré un constat saisissant sur l’équipe de nutrition humaine de l’ANSES : sur 33 experts composant le comité et le groupe de travail, 7 seulement étaient totalement indépendants. Les 26 autres présentaient des liens — directs ou passés — avec l’industrie agroalimentaire (industrie laitière, Nestlé, Danone, CNIEL) et/ou l’industrie pharmaceutique. Plus troublant encore : le président du comité et ses deux vice-présidents comptaient parmi ceux ayant des liens avec l’industrie laitière.
La mécanique du conflit d’intérêts
Pour comprendre comment fonctionne la capture réglementaire, il faut saisir la logique économique qui la sous-tend. Les meilleurs experts en nutrition sont, presque par définition, ceux qui travaillent sur les sujets qui intéressent l’industrie. Danone finance une chaire universitaire sur le microbiote. Nestlé subventionne des recherches sur les fibres. Le CNIEL (Centre National Interprofessionnel de l’Économie Laitière) finance des études sur le calcium et l’ostéoporose.
Résultat : lorsque l’ANSES ou le HCSP cherchent des experts en nutrition humaine, ils pêchent dans un vivier où l’indépendance totale est l’exception, pas la règle. Ce n’est pas nécessairement de la corruption. C’est plus subtil : c’est une contamination cognitive progressive. Un chercheur financé pendant dix ans par l’industrie laitière pour démontrer les bienfaits du calcium ne va pas soudainement recommander de réduire les produits laitiers, même si les données indépendantes vont dans ce sens.
Le beurre et le cervelas dans la ligne de mire
En 2015, le Centre International de Recherche sur le Cancer (CIRC), l’agence de l’OMS dédiée à l’oncologie, classifiait la charcuterie — dont le cervelas — comme cancérigène avéré de groupe 1, au même titre que le tabac sur le plan de la certitude scientifique (même si les risques absolus sont sans commune mesure). La viande rouge était classée cancérigène probable.
La réaction des filières agroalimentaires fut immédiate et massive. La Fédération française des charcutiers-traiteurs multiplia les courriers d’alerte. L’interprofession du lait (CNIEL) adressa ses « interrogations » au HCSP. Ces pressions n’ont pas empêché le PNNS 4 (officialisé en 2019) de confirmer les repères litigieux, mais elles ont illustré la nature des rapports de force en jeu.
À l’échelle européenne, l’EFSA (European Food Safety Authority) est confrontée au même problème. Les évaluations des additifs alimentaires reposent essentiellement sur des données fournies par les fabricants eux-mêmes.
Les études de toxicité ne sont pas toutes rendues publiques, ce qui rend tout contrôle externe difficile.
Le PNNS : quand les filières s’invitent à la table
Le Programme National Nutrition Santé est l’outil politique qui traduit les avis scientifiques en messages grand public. C’est lui qui génère les fameux « repères de consommation » que l’on retrouve dans les communications institutionnelles.
Or, au sein du Conseil National de l’Alimentation (CNA), instance consultative sur les politiques alimentaires, siègent côte à côte des représentants des associations de consommateurs... et des représentants de l’industrie agricole, de la transformation et de la distribution. En 2007, lors du comité de pilotage du PNNS, l’ANIA qualifiait déjà certains messages de « stigmatisants », « culpabilisants » et « anxiogènes ». En 2015, l’industrie montait une coalition pour bloquer le Nutri-Score, lui opposant des systèmes d’étiquetage alternatifs plus favorables à ses produits.
La stratégie est rodée : mettre en doute les études défavorables, ralentir les procédures réglementaires, occuper les instances de décision.
Ce que cela change pour vous
Ces mécanismes ne signifient pas que toutes les recommandations nutritionnelles sont fausses ou corrompues. L’ANSES produit des travaux sérieux et a, par exemple, écarté des experts trop proches de l’industrie laitière dans certains comités. Mais ils invitent à une forme de lecture critique systématique : qui a financé cette étude ? Qui siège dans ce comité ? Quelle est la composition des sources que cite cette recommandation ?
La littérature scientifique indépendante — celle non financée par l’industrie — dresse souvent un tableau différent sur des sujets comme les graisses saturées (le beurre a longtemps été le bouc émissaire d’une guerre contre les lipides qui a enrichi l’industrie des huiles végétales transformées), les fibres, ou l’impact réel des produits ultra-transformés versus les aliments entiers.
Biohacker son regard sur l’information
En tant que biohackers, nous savons que la santé optimale ne se décrète pas par un plan national. Elle se construit sur des données, du recul critique et une compréhension des systèmes d’intérêts qui façonnent l’information.
La prochaine fois que vous lirez une recommandation officielle, posez-vous trois questions simples :
Qui l’a produite ? Qui l’a financée ? À qui profite-t-elle ?
Ce n’est pas du complotisme. C’est de l’épistémologie appliquée.
Si cette perspective vous interroge, vous plait, vous énerve, ou vous interpelle tout simplement, n’hésitez pas à partager mon article !
Cet article s’inspire des recherches présentées dans “titre secret” (à paraître). Les données sur les conflits d’intérêts à l’ANSES sont issues de déclarations publiques accessibles sur le site du Ministère de la Santé.
Valérie Orsoni
Biohacker depuis 1998 et Experte en Longévité
Autrice 55 ouvrages, traduits en 5 langues
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IG @valerieorsoni
🎙 Longevity Leadership Conference — Los Angeles (18–19 mars 2026)
🎙 Sommet de l’Hyper Santé — Paris (21-22 mars 2026)
🎙 Biohackers World Conference — Los Angeles (28–29 mars 2026)
🎙 Biohackers World Conference — New York (juin 2026)
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